Professeur Yacouba Konaté (Critique d’art) : « EN COTE D’IVOIRE, IL Y A UNE TENDANCE A REFONDER L’HISTOIRE NATIONALE… »

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Professeur de philosophie spécialisé dans les questions de la critique d’art et des études africaines, Yacouba Konaté est également membre de l’académie des Arts des Sciences d’Afrique et des Diasporas. Depuis le congrès de Barcelone en 2008, il préside à la destinée de l’Association internationale des critiques d’art (Aica). Dans cet entretien, il jette un regard sur l’art contemporain et moderne sans oublier son essor dans l’économie nationale. Et aborde le soutien de l’Etat à l’initiative culturelle tout en lançant un SOS pour reloger les « 3 âges de la Côte d’Ivoire »

Quel est votre regard sur l’art contemporain en Côte d’Ivoire et comment le définir ?

Sans trop alourdir le débat avec des considérations terminologiques, parlons plutôt d’‘art moderne et contemporain. La génération de Christian Lattier, Michel Kodjo, Santoni, a essayé de ne pas refaire de l’art nègre. Elle a réussi. Puis les artistes des années 1970 à 1980, dont James Houra, Monné Bou, ont suivi et ils ont a assuré. La génération de Youssouf Bath, Théodore Kodougnon, Nguessan Kra,…leur ont donné la réplique en créant le courant « vohou-vohou ». Tous ces artistes étaient bien formés. Ils avaient  conscience des enjeux et ils ont animé le débat sur l’art. La génération venue après le mouvement vohou et qui se regroupait autour du mouvement Daro Daro, avec Mensah, Matilde Moro, Yacouba Touré, Essoh, Issa Kouyaté,… était plein de promesses. Mais des deuils successifs ont clairsemé leurs rangs et cassé leur élan. Une  nouvelle génération existe et progressivement, elle s’initie aux nouveaux langages. Mais elle pourrait être plus curieuse et mieux informée. Vous avez raison de poser la question de la définition car souvent on confond le moderne et le contemporain et on croit que tout ce qui est actuel est contemporain. Si on met en avant la question esthétique, on retiendra que le contemporain est une nouvelle approche de l’art dans ses fondamentaux : la démarche d’abord, mais aussi le matériau et donc les outils. La démarche contemporaine ne se contente plus de représenter les choses, les événements, elle se donne les moyens de les présenter. Les œuvres recourent à des techniques multidisciplinaires et aux nouvelles technologies  et elles ouvrent sur les performances, les installations, la vidéo, l’ordinateur et elle mélange volontiers les matériaux.

Que faut-il aujourd’hui à l’art en Côte d’Ivoire pour être opérant si ce n’était pas le cas ?

Il y a des modèles de systèmes de l’art, mais chacun des modèles est le fruit d’une histoire, avec ses avantages et ses inconvénients. Cela dit, le temps où c’est l’Etat-providence qui écrivait l’histoire en général ou l’histoire de l’art en particulier est dépassé. C’est pour cela que je parlerais plus globalement des politiques publiques, c’est-à-dire de l’Etat, des régions, des municipalités. Les politiques publiques pourraient donnant l’exemple en infrastructurant, c’est-à-dire construisant des espaces d’exposition. Savez-vous qu’en Côte d’Ivoire, l’Etat n’a construit à ce jour aucun espace d’exposition pour l’art contemporain ? Si l’Etat donne l’exemple, le secteur privé se trouve à l’aise pour faire mieux que l’Etat. Ce qu’on constate aujourd’hui, c’est que c’est le secteur qui donne le ton. Je pense en particulier à toutes ces galeries comme Arts Pluriels, qui sont maintenaient secondées par des fondations comme celles de Donwahi et Nour Al Hayat. Mais tout cela restera insuffisant, si les artistes oublient qu’ils sont des hommes de culture et que par conséquent, ils doivent restés formés et informés tout en se remettant régulièrement en question.

Professeur, quel peut-être l’apport de l’art dans l’essor économique  d’une nation?

C’est une vaste question qui sort quelque peu du cadre de l’esthétique pour se situer dans le champ de l’économie de la culture. On a tort de réduire l’économie aux calculs financiers. L’économie c’est le champ de la production des ressources  y compris écologiques. L’économie a à voir avec l’argent autant qu’avec les dynamiques sociales et politiques.  La culture ne travaille pas seulement à produire du capital au sens financier mais aussi du capital symbolique, social, etc. Plus concrètement, imaginez le bureau ou la résidence d’un responsable administratif, d’un directeur de société, ou simplement d’un intellectuel sans un tableau, sans une sculpture, il manquerait quelque chose. Imaginez une famille sans photos de familles, c’est-à-dire sans référence matérielle à sa mémoire intime, c’est juste inimaginable. Oublions, tous ces quelques 3000 maquis d’Abidjan dont la musique est partie intégrante du concept… Restons-en aux photos de famille et posons la question de savoir, combien chaque famille ivoirienne, africaine dépense pour acquérir des photos lors des baptêmes, des anniversaires, des mariages et même des funérailles ? Ajoutez-y les frais des reportages vidéo, vous commencerez à avoir une idée de l’apport de l’art dans l’économie. 25% des devises engrangée par l’économie américaine viennent des industries culturelles. Ici, il faudrait plutôt commencez par estimer le nombre de milliards que l’économie informelle se fait illégalement par les copies de cd piratés.

Depuis votre ouvrage consacré à Christian Lattier, «Le sculpteur aux mains nus», « Alpha Blondy, Reggae et société en Afrique Noire », « Côte d’Ivoire contrastes », un ouvrage sur la Biennale de Dakar, certes vous faites beaucoup de réflexions et de contribution sur l’art, la culture, la société et en politique mais on ne connaît plus d’autres ouvrages de vous. Que s’est-il passé à ce niveau puisqu’on vous sait prolixe ? Aucun ouvrage sur un autre plasticien ivoirien ? Vous sachant très rigoureux, est à ce dire que leur travail n’est pas à la hauteur?

Question difficile. D’abord, c’est gentil à vous de présenter les choses comme vous le faites, mais vous m’acculez à produire des justifications de ce que je n’aurais pas fait. J’ai remarqué que souvent, les intellectuels dans notre pays, sont souvent ainsi acculés : on leur reproche  de n’avoir pas suffisamment écrit ou parlé sur la crise que nous traversons. Et c’est toujours difficile de répondre sans se faire le griot de soi-même. La recherche n’est pratiquement pas financée dans nos universités. Aussi, mon travail de base comme celui de tous mes collègues s’est-il restreint à l’enseignement et à l’encadrement des étudiants. Et puis, il y a tous ces articles que nous publions et qui parfois sont plus importants que des livres. Personnellement, la publication pour laquelle j’éprouve le plus de fierté, c’est un petit texte que j’ai écrit en 1987, dans un ouvrage collectif auquel a participé Claude Lévi Strauss qui vient de mourir ce 30 octobre 2009. Il y a aussi que l’écriture est une tâche ouverte qui attend chacun de ceux qui pensent que la culture vaut la peine qu’on se batte pour elle. Ecrire un livre, c’est dédier une partie de sa vie à une idée, une cause. C’est des centaines et même des milliers de jours de travail. En matière de monographie, je continuerai à faire de mon mieux. Bientôt sortira un ouvrage sur Frédéric Bruly Bouabré. Je travaille aussi en basse intensité, sur quelques autres dont un sur la crise ivoirienne, un sur Ahmadou Kourouma qui me faisait l’honneur de son amitié, un autre sur Bamôrô, un conteur de Kong.

Aussi, quels ont été vos rapports avec Lattier et quels sont vos rapports aujourd’hui avec Alpha Blondy.

Malheureusement, je n’ai pas connu Christian Lattier. Il est mort au moment où je m’initiais à l’art. Je l’ai juste vu passer quelques fois dans la rue, à Abidjan, dans sa voiture couleur rouge bonbon, sans me douter qu’un jour, je m’intéresserai à lui et à son travail. Quant à Alpha Blondy, je ne le connaissais pas avant de commencer à écrire sur lui. C’est ensuite que je l’ai rencontré et il m’a aidé autant qu’il a pu. Il s’est prêté à mes interviews, il m’a ouvert son press-book et ses séances de répétition. La dernière fois que nous nous sommes vus, remonte à 2000-2001. Je voyage beaucoup et lui certainement plus que moi…

Qu’est ce que cela vous fait professeur de voir une œuvre majeure de Lattier comme les trois âges de la Côte d’Ivoire traînée et livrée aux intempéries au palais de la culture?

C’est triste. Cette œuvre a été conçue pour un site particulier dans le hall de l’ancien aéroport d’Abidjan.  Elle est grande et elle est haute et par conséquent difficile à recaser. J’ai fait le tour des grands édifices de Yamoussoukro, je me suis ouvert à quelques amis architectes et même au Préfet de Yamoussoukro qui est un copain de Fac, mais objectivement, c’est difficile de reloger cette sculpture.

Je lancerai l’appel suivant : si quelqu’un connaît un espace intérieur dans un bâtiment public, où cette œuvre de quelques 16 m de haut peut se loger, qu’on me fasse signe. Avec l’autorisation de la famille Lattier, nous relogerons cette œuvre.  Cela coûtera un peu d’argent, mais on trouvera une solution. Les autorités culturelles et politiques nationales feraient bien de se préoccuper de cette question.

Sincèrement Professeur pensez-vous que nous avons une mémoire?

On a toujours une mémoire. Certains l’ont courte, d’autre l’ont inversée, d’autres encore l’ont syncopée, menteuse, fantomatique… On a toujours une mémoire sinon plusieurs mémoires car il y a des mémoires plus ou moins claires. Et puis, l’hypermnésie est aussi dangereuse que l’amnésie. L’oubli est une force créative qui dans les sociétés africaines de bases, se nourrit de l’éthique du pardon. Par ailleurs,  Patrick Chamoiseau parlant de l’histoire de l’esclavage et de la question raciale dans les positions idéologiques des élites antillaises, émet la notion de mémoire obscure. Je pense que la maltraitance de certains de nos valeurs culturelles, tout comme les rapports ambiguës avec notre histoire économique et sociale, ont à voir avec cette mémoire obscure. A l’opposé, nous avons des types de mémoires qui deviennent des lieux de consciences. Vous savez, depuis 2000,  on a construit plus de monuments à Abidjan qu’entre 1960 et 1999. On pourrait s’en féliciter. Il faut penser ensemble cette frénésie et cet oubli dont nous avons parlé. On comprend alors qu’il y a une tendance à refonder l’histoire nationale dans ses représentations symboliques, quitte à oublier que les fondations les plus solides sont celles qui reposent sur les rocs que les architectes font souvent chercher au plus profond. Oublier, refouler, effacer, réécrire, charger, surcharger, toutes ces opérations pour lesquelles on pourrait citer des exemples dans l’aménagement de l’espace public à Abidjan, attestent de ce que les politiques de la ville, les actions de l’Etat, postulent un certain type de mémoire. Ce modèle de mémoire doit être confrontée à celui mis en œuvre dans l’ex-région centre nord-ouest. J’ai consacré une communication et un article à cette question que je publierai dans le livre auquel je travaille sur la crise ivoirienne.

De la Fondation Blachère vous vous retrouvez toujours dans vos activités artistiques dans la fondation Nour Al Hayat ce qui a même donné la Rotonde des Arts au Plateau, ce musée d’art contemporain.  Quelles sont les missions dévolues à ce musée ?

Je garde le contact avec Jean-Paul Blachère qui reste un ami. La Fondation Nour Al Hayat est aussi sur les bords, l’histoire d’une amitié. C’est mon ami Aziz Kassam qui m’a présenté à son frère Abou Kassam. Ensemble, les deux frères portent ce projet de musée. Mais il n’y a pas de musée sans collection. En attendant d’avoir une collection, consistante, j’ai proposé à la Fondation qui a ouvert cet espace, d’en faire un centre d’art que je dirige avec mon ami Yaya Savané et avec l’Association Initiative pour l’Art contemporain dont Georges Retord et James Houra sont des membres. Je soumets pour validation, tous les projets que ces personnalités valident et m’aident à réaliser. La Fondation Nour Al Hayat pourvoie aux locaux et aux salaires, et nous devons chercher le financement des activités. Depuis un moment, nous ouvrons l’espace à d’autres projets qui ne relèvent pas de notre initiative et que nous jugeons dignes d’intérêt.

Interview réalisée par CHEICKNA D Salif

In fratmat.info 12 novembre 2009

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